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1992 - Mission Théologique de Marie de la Trinité - Père Chantraine

Vous avez entendu les avis répétés du P. von Balthasar au sujet de la mission théologique de soeur Marie de la Trinité (Paule de Mulatier). Vous savez que c’est un des grands théologiens de notre siècle. Vous savez aussi que c’est un homme qui, dans le domaine de la vie spirituelle profonde, de la vie mystique, donne un avis d’une sûreté entière. A cet avis s’étaient déjà joints par avance, ceux du P. Nicolas et du P. Motte.

Ceci indique l’importance de cette oeuvre et, en même temps, quel type le P. Balthasar a bien marqué en disant : "C’est une oeuvre difficile.
Raison de plus pour que les théologiens et les spirituels s’y mettent"
.

Le P. Beyer que Marie de la Trinité avait connu à l’occasion des exercices de S. Ignace qu’il donnait en France, avait lui même insisté pour qu’elle soit publiée. Je me souviens de l’avoir vu à Rome, à la Grégorienne, au moment où j’étais en tractations avec le P. Motte et Sr. Christiane et qu’il m’avait conseillé de publier le manuscrit.

Quel est le rôle d’une Association comme celle qui se constitue dans cette perspective ? Les statuts précisent qu’elle a pour but « de faire connaître Marie de la Trinité et sa mission théologique par tous les moyens possibles ». L’expérience que nous avons eue dans l’Association « Amitié Adrienne von Speyr » peut, il me semble, nous éclairer. Adrienne von Speyr a elle aussi un charisme. C’est une grande spirituelle d’un tout autre genre d’ailleurs. En allemand, son oeuvre comporte déjà soixante _ volumes. En français, nous en sommes à une bonne trentaine.
Mais ces oeuvres-là ne se diffusent pas par la télévision et autres médias. Les curés n’en parleront guère et, aux portes des églises, vous ne verrez pas ces ouvrages. Cela ne se diffuse guère que de bouche à oreille entre gens qui sont un peu intérieurs à ces réalités-là. C’est ainsi.
Il faut essayer de faire connaître cette oeuvre à partir de personnes qui « s’impliquent » dans ce genre de travail par désir de la faire connaître.

Je vais vous préciser comment cette Association « Amitié Adrienne von Speyr » a pu commencer.
C’est grâce au dévouement d’une veuve, mère de plus de dix enfants, qui était tourière chez les carmélites à Namur. Elle s’est prise à aimer de l’intérieur Adrienne von Speyr. Elle est allée de couvents en couvents en Belgique avec les premiers bulletins alors qu’il n’y avait pas encore de livres. Elle s’est adressée au Père hôtelier, au Père prieur, à des gens qu’elle connaissait ou qu’elle ne connaissait pas. Elle les a intéressés à Adrienne von Speyr - et ainsi, de fil en aiguille, on a constitué un public. A présent nous avons un fichier de mille noms dont le diffuseur Brepols dit qu’il est excellent. C’est un des bons fichiers qu’il a reçus parce que les adresses sont à jour et que les gens achètent !
Ceci pour dire la manière dont ce genre de livres se diffuse. Cela devrait jouer d’autant plus, en l’occurence, que l’oeuvre de Marie de la Trinité est plus difficile que celle d’Adrienne. Car, s’il y a des oeuvres d’Adrienne plus ardues que les écrits de Marie de la Trinité, il y a de petits ouvrages de la première qui se lisent facilement, comme « L’expérience de la prière » que nous allons rééditer.

Marie de la Trinité développe avec une rigueur très grande la grâce qu’elle-même a reçue. C’est là le point de vraie difficulté.
Mais quelle est cette grâce ? Quelles raisons y a-t-il de la faire connaître ? J’en donnerai deux qui se tiennent :

La première, de l’intérieur, c’est la grâce elle-même de Paule de Mulatier. Cette grâce peut se résumer en quelques mots. Il surfit de joindre le titre de l’ouvrage allemand qui circule à celui de l’ouvrage paru en français : « Filiation et sacerdoce des chrétiens »

Balthasar a intitulé le sien « Dans le sein du Père ». C’est une citation double : une citation de Saint Jean cité lui-même par Marie de la Trinité tout au début du récit de sa grâce initiale, grâce à laquelle elle fait allusion dans la lettre à sa soeur que nous venons de lire. Marie de la Trinité a été placée par Dieu, au cours d’une prière, dans le sein du Père, c’est-à-dire là où se trouve le Fils de toute éternité.

Si vous voulez situer cette grâce-là dans l’Ecriture, il suffit de lire le début de l’épître aux Ephésiens, lorsque saint Paul bénit Dieu de « toutes les bénédictions dont II nous a bénis dans le Christ ».
Quelles sont ces bénédictions ? La première, c’est précisément que, en Lui-Même, de toute éternité, il nous a aimés dans son Fils. Et c’est ce en Lui-Même qui est in sinu patris.« dans le sein du Père ».

Marie de la Trinité a donc été invitée par Dieu, et plus précisément « placée » - car c’est plus qu’une invitation - dans ce lieu d’où jaillit le Fils de toute éternité. Dès lors, elle a perçu d’abord la générosité, la vie intime du Père qui n’a d’autre fin qu’elle-même, sa Gloire.

Et c’est ce qui rend son oeuvre importante et difficile. Importante parce que c’est la source de toutes choses de percevoir ainsi Dieu qui n’a d’autre Gloire que sa propre Vie. C’est difficile parce que, comme elle le note quelque part, notre point de vue le plus habituel, c’est de considérer Jésus qui fait quelque chose pour nous, qui va « vers » nous. Ces choses-là, l’économie du salut, comme on dit, c’est un domaine qui nous est familier, et qui est plus facile, qui parle plus à nos esprits. Cette dimension-là se présente aussi chez Marie de la Trinité, mais toujours à partir de ce « sein du Père ». C’est vraiment sa grâce propre.

Donc elle perçoit premièrement cette vie intime de Dieu, ce jaillissement d’amour du Père, qui n’a d’autre raison que l’Amour lui-même. Et ce jaillissement produit le Fils. D’où l’importance chez elle de la filiation. Je passe ainsi au titre du premier ouvrage dans l’ordre chronologique. Dieu aime son Fils. Et c’est dans son Fils - je continue à citer saint Paul sans que ce soit ad literam - dans l’épître aux Ephésiens - c’est donc dans son Fils que Dieu aime tous les hommes. Il les crée en vue de son Fils, dans son Fils. Dès lors tous les hommes sont associés d’emblée, dans l’acte même créateur, à la vie du Fils, ils sont créés en vue de l’adoption filiale, comme dit saint Paul. C’est le thème de la Filiation.

Les hommes et les femmes ainsi créés en vue de la Gloire de Dieu dans le Fils, pour être fils dans le Fils, n’ont pas accepté cette grâce. Le Fils les sauve. Comme dit Marie de la Trinité, l’Incarnation est « rédemptrice divinisante ». L’acte du Fils qui s’incarne en vue de sauver les hommes est l’acte sacerdotal par excellence. Pour le Fils, accomplir la volonté de son Père qui est de sauver les hommes, c’est recevoir le sacerdoce éternel dont parle l’épître aux Hébreux.

Les chrétiens sont ceux qui acceptent ce dessein divin premier d’être fils dans le Fils et qui, par la foi, en disant « oui » à Dieu, voient leur être transformé, transfiguré puisqu’ils sont élevés à la dignité de fils. Et comme le Fils Lui-Même, le Fils éternel du Père, ils participent à la rédemption divinisante par le sacerdoce. Le sacerdoce du Christ leur est donné. Vient ensuite au service de ce sacerdoce de tous les fidèles, le sacerdoce ministériel.

Ce sacerdoce que l’on appelle dans le Concile Vatican II le sacerdoce commun des fidèles que l’on appelle aussi le sacerdoce royal en citant l’Ecriture, Marie de la Trinité l’appelle, et c’est son expression ultime après délibération, le sacerdoce personnel.

Pourquoi ? Je crois essentiellement parce que ce à quoi elle est attentive, c’est au lien entre filiation et sacerdoce. C’est parce que les chrétiens sont fils dans le Fils qu’ils exercent le sacerdoce. Et donc le sacerdoce a le même caractère personnel qu’il a dans le Christ en raison de l’union hypostatique, en raison du fait que Jésus est le Fils de Dieu Lui-Même. Il y a d’autres raisons. Mais je veux ici insister uniquement sur ce lien entre le sacerdoce et la filiation.

Percevoir à ce point l’unité, résulte, je crois, de la situation dans laquelle Dieu a mis Marie de la Trinité qui est d’être in sinu Patris. C’est percevoir ce jaillissement des choses venant de Dieu. Elle les perçoit alors très fortement dans l’unité.

La deuxième raison, plus extérieure, de s’attacher à elle, c’est, nous l’avons vu ; qu’il y a là une grâce donnée par Dieu. Cela paraît évident après tous les témoignages que l’on a donnés ; puis, quand on lit les textes, on voit bien que cela est authentique. Il y a d’ailleurs une consonance entre ce que dit l’Ecriture Sainte, ce que la tradition de l’Eglise enseigne, particulièrement Vatican II, et ce que Marie de la Trinité a dit : on voit que c’est une chose qui vient de Dieu. C’est la raison de fond. Puisque Dieu lui donne cette grâce-là, il l’a lui a donnée pour l’Eglise.

Par quel chemin cela va-t-il fructifier ? Nous ne pouvons pas le savoir. Mais dans la mesure où nous sommes ici et où nous sommes intéressés par la grâce reçue et par ce que Marie de la Trinité a dit, apparemment, certains chemins de Dieu passeront par nous dans la mesure où nous le souhaiterons et où nous aurons le temps et les disponibilités pour le faire.

Ce message que je viens de vous exposer, cet enseignement ou cette doctrine me paraît d’une très grande actualité. D’abord parce que, comme le rappelait soeur Sanson, c’est la doctrine de l’Eglise qui a été remise en honneur et redite avec vigueur par le dernier Concile de Vatican II. Ceci est le cadre un peu général.

De plus, ce lien très précis que j’ai essayé de vous indiquer entre le sein du Père, la filiation et le sacerdoce des fidèles, cela, je crois, n’a jamais été mis dans une telle lumière et avec une telle force, non seulement mystique mais aussi proprement conceptuelle comme diraient les philosophes. Et d’une philosophie - je songe ici à Gabriel Marcel - proprement existentielle.

C’est une chose que je crois importante.
En quoi ? D’abord parce que cela est vrai en soi, et que la vérité est toujours bonne à dire. Et que plus ce qui est dans l’Evangile se trouve déployé et répandu par les chrétiens, plus la vie chrétienne elle-même se développe.
Une deuxième raison, il me semble, c’est que depuis Vatican II, depuis le Synode de 1987 sur la vocation et la mission des chrétiens et par la volonté du Pape actuel, il y a certainement une attention apportée aux laïcs.

Cependant j’ai bien vu lors du synode que la doctrine elle-même, le fondement dont je vous ai parlé, n’est guère perçu. J’ai fait tout mon effort pour intéresser les Pères du Synode à cet ouvrage. Mais ce fut peine perdue. Je ne critique personne. Je constate seulement la chose pour la suite de cette introduction.
Les théologiens, eux non plus, ne sont guère intéressés par ces choses-là.

Ceci pourtant est fondamental. D’abord parce que cela est théologiquement fort et bien pensé. C’est la première chose.
Deuxièmement parce que cela est de nature à corriger - peut-être le mot dérive est-il trop fort - au moins une tendance potentielle a insister plus sur l’action que sur l’être.

L’inverse, c’est-à-dire l’importance de l’être est fondamentale pour la vie commune de tous les laïcs. Ils ne peuvent pas tous être des militants dans les mouvements. Mais tous sont appelés à développer la grâce de leur sacerdoce baptismal ou sacerdoce personnel.

Ce qui est chrétien, c’est précisément d’avoir la relation à Dieu. Ce qui est caractéristique de la vie chrétienne, c’est la vie dans l’Esprit, c’est-à-dire la relation immédiate du Créateur et de sa créature. C’est cela que soeur Marie de la Trinité développe. Si elle souhaite la solitude, c’est à cause de cela, parce qu’elle a été mise à cet endroit-là par Dieu. C’est la chose fondamentale.
Dieu, d’ordinaire, donne les grâces avant l’événement. S’il a donné cette grâce avant le Concile, en tout cas, dans les environs, c’est pour cela.

Il me semble qu’il y a un second intérêt ; c’est que cette doctrine équilibre bien le sacerdoce personnel et le sacerdoce ministériel. A toute époque, mais sans doute plus encore à la nôtre, il est nécessaire de rappeler, aux clercs surtout, que la réalité éternelle, celle qui se trouve dans le Verbe Incarné, c’est le sacerdoce personnel, notre
époque étant peut-être une des plus cléricales qui aient existé.

Quoiqu’il en soit, que l’on pense les choses comme cela ou autrement, ce qui est certain, c’est qu’un débat est en cours sur le sacerdoce des femmes, je veux dire le sacerdoce ministériel attribué aux femmes.

Il me semble, et je crois bien citer le P. Balthasar, qu’il y a dans cette doctrine de soeur Marie une telle lumière sur ce qu’est le sacerdoce personnel, que le sacerdoce ministériel pâlit devant cette lumière et que tout être chrétien bien fait n’aura guère envie de l’exercer, si cela ne lui est pas demandé par l’Eglise.

Il y a un rééquilibrage chez Marie de la Trinité qui paraît extrêmement important. Voilà ce qui me paraît suffisant pour ce qui est des motifs que nous avons de faire connaître de manière concrète soeur Marie de la Trinité et sa mission théologique.

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