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2003 - Centenaire de la naissance de Marie de la Trinité - P. Chantraine

Paule de Mulatier est née en la fête liturgique de saint Thomas, dont le nom signifie Jumeau. Son enseignement est intérieur à la construction qui a pour fondation les Apôtres et les prophètes et dont la pierre angulaire est le Christ Jésus lui-même. Cette construction est un temple saint dans le Seigneur, c’est la demeure habitée par l’Esprit Saint.

L’homme y est intégré par la foi ; plus précisément, il lui est incorporé par la foi. C’est ce que désire Thomas, l’un des Douze. Il veut voir Jésus pour croire en lui. Il veut « voir dans ses mains la marque des clous », mettre son « doigt à l’endroit des clous », mettre « la main dans son côté » en vue de croire. Dans le Christ Ressuscité, dont le dix autres Apôtres lui décrivent la manifestation, source de joie et de réconciliation, Thomas veut voir Jésus Crucifié. Le voir et le toucher de ses mains et de son doigt.

À la foi dans le Christ ressuscité appartient la vision sensible et tactile de Jésus crucifié. Au moins pour lui : disons-le dans un premier temps. Après avoir donné à nouveau la paix, comme le dimanche de Pâques, Jésus donne à son Apôtre tout ensemble une telle vision et la foi. Certains estiment que Thomas n’a pas touché Jésus ; d’autres au contraire qu’il l’a touché. En l’un et l’autre cas, Jésus unit la vision de son corps crucifié et la foi en Lui. Thomas adore alors son Seigneur et son Dieu.

Jésus conclut : « Parce que tu m’as vu, tu crois » II confirme ainsi son invitation. Puis il continue : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Cette parole s’applique à tous les chrétiens qui n’ont pas vu Jésus crucifié. Mais par là, Jésus ressuscité ne supprime pas le lien entre voir et croire, que saint Jean a noué dans son évangile. On peut dire que ceux qui croient sans avoir vu reçoivent de voir le mystère de Jésus dans la foi dans le Ressuscité.

Paule de Mulatier a reçu elle aussi ce don, comme tous les chrétiens. Elle l’a reçu de manière éminente. Beaucoup ont l’impression de lire des choses abstraites ou intellectuelles quand ils ouvrent l’un de ses livres. Marie de la Trinité a sa langue, qui n’est guère imagée. Comme tout grand auteur, elle demande à son lecteur de se familiariser avec sa langue. Mais ce qu’elle dit lui est donné par Dieu comme il l’est à tous les chrétiens. Il serait vain de former une école pour mieux la comprendre. Se laisser guider par elle donne accès au mystère de Dieu.

Marie de la Trinité n’appartient à aucune école, thomiste, eckartienne, ignatienne ou autre, quelles que soient les ressemblances qu’on puisse chercher et parfois trouver. Elle a reçu le don de voir en croyant. Elle l’a reçu de Dieu le Père. Elle a communiqué dans le secret ce qui est le secret du Père : le Père qui se donne au Fils et le Fils qui se reçoit du Père dans l’étreinte de l’Esprit Saint. Son don secret, c’est d’être dans le sein du Père, comme le Fils est dans le sein du Père. Il est pour Marie de la Trinité d’avoir été élevée dans le mystère même du Père au moment même où, prosternée à terre, et priant dans l’obéissance, elle perçoit l’abîme de son néant et de son être pécheur. Elle est dans l’adoration et dans l’obéissance quand elle est élevée en Dieu le Père lui-même.

Cela est proprement une élection : Dieu l’a choisie, comme il choisit tous les hommes. Elisabeth de la Trinité a reçu le don d’être prédestinée à être conforme au Fils de Dieu en vertu du choix divin. Elle tend de tout son être vers le ciel par-delà les choses humaines et au sein de la maladie qui l’accable. Prédestinée elle aussi, Marie de la Trinité est mise par Dieu dans le Fils où s’opère la conformation au Christ. Elle le fait dans un abandon que Dieu l’invite constamment à lui demander pour qu’elle y demeure. « Consens à n’être rien » résume cette invitation permanente de Dieu le Père. C’est la voie de l’enfance thérésienne, dont elle déploie en quelque sorte l’aspect objectif.

Aussi est-elle prise dans l’abaissement du Fils qui assume la nature humaine. En s’incarnant, le Fils communique sa filiation par le moyen de son sacerdoce grâce auquel il prend sur lui les hommes pécheurs et les sauve. Il n’y a là chez elle aucune surcompensation, aucun désir irréalisable. En vertu du don qui lui est fait, elle invite les hommes à accepter de devenir fils de Dieu en exerçant à leur tour le sacerdoce que le Sauveur leur donne. En ce sens précis, le sacerdoce baptismal est personnel, comme elle le dit : il est conféré à la personne devenue fils de Dieu et capable d’exercer le sacerdoce conféré par le Christ. La filiation que le Christ Ressuscité accorde par l’Esprit Saint est liée à Jésus crucifié se donnant au Père pour le salut des hommes que son Père a aimés et créés.

Mise dans le sein du Père, Marie de la Trinité a été mise aussi dans le lieu de souffrance extrême, dans ce qu’elle a appelé l’épreuve de Job. Elle a connu l’éloignement de Dieu, l’impossibilité d’en sortir par aucun moyen humain grâce à l’aide de médecins et de psychanalystes, même réputés ; elle a connu même l’impossibilité d’en sortir grâce aux moyens divins, tels les sacrements et la prière. Elle a dû attendre le moment de la miséricorde paternelle pour trouver elle-même la voie de la guérison. Ce fut aussi le moment où elle a pu aider d’autres à recevoir la guérison. Ainsi guérie, portant en elle les stigmates de la passion du Christ, elle a été confirmée dans le don reçu en juillet 1929 et elle a attesté cette confirmation en revoyant ses carnets.

Ainsi foi et vision tiennent ensemble dans la vie de Paule de Mulatier et dans le don qu’elle a reçu de Dieu le Père. Ce don commence à se communiquer aujourd’hui à l’Église. Il est destiné à tous parce qu’il appartient à tous : tous les chrétiens sont fils et prêtres. Certes, c’est un don éminent : il a marqué un tournant dans la pensée de Hans Urs von Balthasar. Mais, caché dans le secret du Père, et y demeurant, il est tout autant communiqué à tous les chrétiens et par eux à tous les hommes, car il est le don même de Dieu le Père qui aime les hommes et pour cette raison les crée.

Recevons-le, puisqu’il nous est donné. Prions Dieu qui nous le donne de le recevoir autant que nous le pouvons et selon la mesure de son don. Autant que d’être fils, acceptons aussi l’existence humiliée de Jésus de Nazareth. Invoquons la Mère de Dieu qui est la servante du Seigneur et qui l’exalte, elle qui a été humiliée.

Georges Chantraine s.j.
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