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2003 - L’épreuve de Job - P. Chantraine

J’ai lu les épreuves du livre « De l’angoisse à la paix » de Marie de la Trinité , qui décrit l’épreuve de Job et je désire considérer uniquement la « dimension spirituelle de cette épreuve : s’est-elle produite dans le sein du Père, où Marie de la Trinité fut introduite le 11 août 1929, ou bien en dehors ? Je suppose connues les observations psychologiques et psychanalytiques du Dr Jacqueline Renaud, exposées dans ce livre .

 Névrose obsessionnelle et conscience spirituelle

L’épreuve de Job dura une dizaine d’années. Durant huit ans, de 1945 à 1953, Marie de la Trinité vit des docteurs ; pendant quatre ans, elle fit une cure psychanalytique (19). Elle subit une cure d’insuline à l’hôpital de Bonneval de la fin mars au 30 avril 1953. Elle la fit suivre d’une cure de sommeil, qui dura 12 jours et cessa à sa demande instante .

Marie de la Trinité avait, en effet, souffert d’une névrose obsessionnelle. Cette névrose provenait principalement de quatre causes. D’abord son enfance. Deuxième cause : l’oppression produite sur la conscience de Marie par la conscience de Mère Saint-Jean, sa supérieure. Celle-ci ne lui permet pas ce que réclame la conscience de Marie, à savoir un temps de prière plus long . La troisième cause se trouve dans « l’autoritarisme » de son directeur spirituel, le P. Motte, o.p. La dernière cause : des tentations de désespoir. « Une des choses qui m’ont le plus rongée dans la vie religieuse, c’est une conception de la charité-sans-affection que je ne peux comprendre. […] Ces souffrances morales, on n’en meurt pas, mais la vie qui reste est pire que la mort . » Au fond, résume-t-elle en 1957, il n’y avait qu’un seul thème de sa névrose : « ma conscience niée par d’autres consciences qui l’obligeaient à se rallier à elles – des jugements péjoratifs sur ce que j’avais fait en droiture de conscience. C’était une synthèse assez fidèle des conflits que j’avais vécus avant mon entrée dans la vie religieuse et depuis lors . »

Une telle situation psychologique conditionne la névrose de Marie. D’une certaine manière, elle la cause. Mais, comme Marie de la Trinité l’affirme, sa névrose se joue au niveau de sa conscience spirituelle. « L’esprit, explique-t-elle à une consœur, est quelque chose de plus intérieur et de plus un que les facultés multiples de l’âme » En suivant ses écrits, nous allons nous en rendre compte.

 Expérience spirituelle et coup de mort spirituelle

Le samedi 14 juin 1941, dans l’octave de la sainte Trinité, Marie reçoit, au cours du petit déjeuner qu’elle prend par obéissance, la grâce d’union au sacerdoce du Verbe incarné :

J’ai reçu la certitude que Dieu m’appelle, moi, à une vocation très haute – et qu’après m’en avoir donné la grâce initiale, Il veut m’en réserver tout le développement et la réalisation.
Cette vocation concerne le sacerdoce du Christ, et l’union à ce sacerdoce […] C’est si haut qu’il faut y être appelé personnellement – par Dieu – et que Dieu, se réservant cet appel, se réserve aussi de tout déterminer, comme pour Aaron […]
Je compris que je recevais une grâce d’union au sacerdoce du Christ comme dérivation. Je le compris par vue et expérience ensemble = car ce que je voyais m’était donné = je le voyais parce que cela m’était donné, non seulement de le voir, mais de le posséder – et c’est en recevant que je voyais.
Je vis une admirable convenance entre la première grâce (11 août 1929) et celle des lumières sur le sacerdoce (janvier 1940 et 12 avril 1941).
 »

Ainsi, dans cette quatrième grâce se trouvent unifiée la première grâce, grâce à laquelle Dieu le Père introduit Marie de la Trinité dans son sein qu’habite son propre Fils et les deux lumières sur le sacerdoce . Le 6 août 1941, en la fête de la Transfiguration, Marie reçoit la cinquième grâce : l’union permanente au sacerdoce du Fils :

« Comme Il m’avait donné d’expérimenter la Filiation divine, selon la relation au Père, Il me donne d’expérimenter son sacerdoce […]
La Filiation reçoit du sacerdoce de pénétrer l’abîme du péché – et le sacerdoce reçoit de la Filiation de pénétrer in sinu Patris (Jn 1, 18)
 » .

Soulignons le premier aspect de cette cinquième grâce : « La Filiation reçoit du sacerdoce de pénétrer l’abîme du péché ». L’épreuve de Job ne fait-elle pas pénétrer Marie de la Trinité dans cet abîme ? Une lettre de Marie à mère Saint-Jean nous le fait deviner. Se référant, en effet, à la grâce du sacerdoce de juin 1941, Marie décrit la profondeur de mort et d’enterrement où cette grâce va la faire descendre :

« Il me semble quelquefois que je suis enterrée vivante et que je concours moi-même à cet enterrement. Comme une pierre jetée au fond de l’eau. […] Du reste, il y a 2 ans et demi (déjà) en juin, à l’octave de la sainte Trinité, une fois reçue la miséricorde du Seigneur, j’éprouvai que j’avais reçu un coup de mort (spirituellement) et que j’allai devenir inutilisable. »

Deux ans plus tard, le 3 juin 1943, Marie de la Trinité rappelle ce « coup de mort » à mère Saint-Jean : « je pense qu’actuellement ma première fidélité est de demeurer enfoncée et cachée sous le voile. » Elle se réfère ici aux outrages de Jésus durant la Passion (Mc 14, 65 ; Lc 22, 64). Quatre jours plus tard, elle confie à la mère Saint-Jean un crayon du Christ, dessiné en douceur et en majesté, inspiré de Léonard de Vinci, avec l’inscription : « l’ayant recouvert d’un voile ». L’enveloppe qui contenait l’image, porte ces mots : « circumdederunt me dolores mortis » (Les douleurs de la mort m’ont encerclé) . Le 27 juillet 1977, Marie expliquera sa démarche auprès de sa supérieure :

« Ayant eu le pressentiment que j’allais entrer dans l’épreuve de Job et que cela durerait longtemps – j’avais fait ce dessin inspiré de Léonard de Vinci pour le donner à Mère Saint-Jean – cela avait été une manière de l’avertir de ce qui me semblait bientôt arriver : cette expérience de Job fut une des grandes grâces de ma vie, un signe de son amour et de sa miséricorde . »

Le 6 juin 1946, Marie décrit cette même situation spirituelle à la mère Saint-Jean :

« Je m’efforce, dans ce passage si obscur, et malgré tout l’enchevêtrement intérieur, de me reposer dans la miséricorde du Père. J’en appelle sans cesse à cette miséricorde et à la Rédemption et à l’Onction Sainte, pour qu’Il daigne me prendre en pitié – car je suis comme le paralytique de la piscine . »

Le 14 décembre 1947, la Mère Saint-Jean se met à voir cette action de Dieu dans Marie :

« Mère Marie de la Trinité m’a paru ce soir comme être frappée de Dieu et humiliée – douloureusement frappée dans la partie extrêmement sensible qui joint l’âme au corps, humiliée de se voir dans cet état sans pouvoir en sortir.
C’est le voile noir sous lequel Dieu l’a fait entrer pendant sa retraite d’il y a trois ans…
Combien de temps durera cette épreuve ?
Ceux qu’il a connus, il les a prédestinés à être conformes à l’image de son Fils (Rm 8,29)
 »

Depuis février 1946, Marie, désirant savoir si elle était « vicieuse ou malade », a consulté un psychiatre, le Dr Nodet, et elle a appris par lui qu’elle souffrait d’un « névrose très grave ». Le 21 décembre 1946, elle a interrompu le récit de ses grâces pour se garder de l’envahissement du pathologique, en écrivant : « La sève de ma vie circule dans mes membres pécheurs – Laisse-moi mourir pour mûrir » (21 décembre 1946)

En 1949, elle apprend par le Dr Nodet que son père spirituel communique au docteur des lettres de Marie sans lui en avoir demandé la permission. Deux ans plus tard, le 16 mai 1951, elle écrira au P. Motte :

« Le dernier fait que j’ai “vécu”, c’est le déchirement dans ma confiance envers vous » parce que vous avez « agi à mon insu, sans mon assentiment et sans que je puisse les accompagner (mes lettres) des explications requises, que vous ayez fait, cette usage-là de ma confiance, cela m’est resté comme le dernier brisement –l’ultime brisure entre la “vie” et l’existence.
Depuis je ne crois pas avoir plus rien “vécu”. Les choses arrivent, passent, glissent. Je ne vis plus rien. J’existe seulement ici ou là ; faisant ceci ou cela ; mais ma vie est coupée de mon existence – et ce qui marque la coupure et l’entretient, ce sont justement les choses qui m’obsèdent et dont vous avez été la cause instrumentale. »
(16 mai 1951)

Le Dr Nodet demandera à Marie de cesser sa relation avec son père spirituel sans lui chercher un remplaçant .

La même année 1949, Marie de la Trinité décide, écrit-elle au Père carme Lucien, de ne « plus laisser longtemps en marge la vie spirituelle » Jusque là, en effet, les psychiatres « dissocient tout à fait ( et ils le doivent) le domaine psychopathologique du domaine psycho-spirituel ».

Trois ans plus tard, elle écrira à Jacques Lacan que les séances avec lui « l’accablent même d’un surcroît de malheur ».

«  Je crois même, continue-t-elle dans sa lettre au P. Lucien, que c’est du Seigneur que me viendra la guérison, s’il lui plaît de me l’accorder, quand j’arriverai à être seule avec LUI seul – mais il me faut quelqu’un qui m’aide à me libérer de présences et de tourments obsédants qui, à la moindre velléité de prier, entrent avec une telle impétuosité en lutte contre moi, et moi contre elles, qu’elles font barrage et déforment complètement Celui que je voudrais atteindre au-delà d’elles. »

Elle avait écrit la même chose à la mère Saint-jean le 19 décembre 1950, mais elle lui avait ajouté : en attendant l’heure de la restauration, Dieu « demande qu’on fasse ce que propose la raison ». Elle n’aura personne pour l’aider à se libérer de ses obsessions. Dieu seul avec elle seule, suivre ce que propose la raison. Tels sont les fondements de l’épreuve de Job et de la guérison.

Notons que, durant les années de soins médicaux et psychiatriques, Marie de la Trinité mène une vie active tant auprès de ses consœurs que de sa famille, dont elle rencontre des membres à Paris, et grâce à des contacts nouveaux.

 Le descente en enfer

Au début de sa cure de sommeil, un brasier s’est allumé dans la cheminée de la chambre occupée par Marie, « parce que des corbeaux avaient construit leur nid au-dessus de la cheminée . » « Mon corps, écrit Marie, sous l’effet des produits chimiques absorbés, dégageait une odeur de cadavre qui imprégnait matelas et oreiller » (27). « Vers le douzième jour, je crois, au comble du tourment, je demandai de suspendre la cure. La dernière nuit fut atroce. » (32).

Voici comment elle la décrit :

« – On allait certainement me garder là jusqu’à ce que je meure, et on allait hâter ma mort sans que j’y puisse rien : j’étais enfermée, prisonnière, et personne ne devait avoir pitié de moi : c’était l’heure du châtiment.
– J’allais mourir de pourriture ; et j’allais mourir de cette mort de pourriture parce que j’étais moi-même une créature sordide, moralement pourrie ; ma mort serait symbolique de ma vie.
– Tout cela était parfaitement juste et se déroulait comme un enchaînement logique auquel je n’avais rien à objecter. Dieu n’était ni cruel, ni injuste, il était infiniment bon de m’avoir épargnée jusque-là, et en comparaison de ce que je méritais, cette mort était un châtiment dérisoire.
– La mort était donc imminente et j’irai aussitôt en enfer. Cette pensée de l’enfer me soulageait, d’abord parce que je serais délivrée de la menace du pire, et surtout délivrée de l’angoisse ; cette libération de l’angoisse me rendait l’enfer infiniment souhaitable. Toutes les pires souffrances ne sont rien comparées à l’angoisse. »

Après avoir décrit le scandale que provoquerait pour sa famille, sa congrégation et l’Église une telle mort, médiatisée par une photo montrant « l’ex-Sœur Marie de la Trinité », elle ajoute :

« Ce qui me consolait, dans ce comble de détresse, c’est qu’enfin la lumière serait faite sur mon cas… La chose allait au moins devenir claire : je ne serais plus ange pour les uns, démon pour les autres, je ne serais plus que démon et tout le monde s’accorderait enfin pour penser la même chose. Si, grâce à cela, l’unité devait renaître, ce serait très bien.
Je pensai que même si je devais être, si j’étais destinée à la damnation, je devais, cependant jusqu’au bout, prier. J’essayai donc de prier. Impossible. Je n’étais plus qu’une masse de terreur. Je tentai de dire au moins le Notre Père, mais je n’en trouvai même plus les mots ni les demandes, car l’angoisse me torturait (34-35).
 »

Cette terreur de la nuit confirmait ce qu’elle dit avoir pensé de sa conduite passée de religieuse :

« J’en étais seule responsable à cause de ma perversité, durant toute ma vie je n’avais eu qu’une seule fidélité, la fidélité à ma perversité et, malgré cela, j’avais toujours voulu, par mensonge, obtenir des autres leur bonne opinion sur moi. Maintenant tout cette malice était découverte et je ne pouvais plus freiner les conséquences » (32).

 La dimension spirituelle de l’épreuve

Permettez-moi de comparer ce récit de Marie de la Trinité avec deux textes des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola pour la première semaine. Durant cette semaine, le retraitant médite sur le péchés et sur l’Enfer. Pour méditer sur les péchés, les Exercices spirituels invitent le retraitant à « considérer toute ma corruption et ma laideur corporelle » (n° 58), puis à s’étonner de voir comment les créatures « m’ont laissé en vie et m’y ont conservé » (n° 60). Dans la méditation sur l’Enfer, ils invitent le retraitant à « voir, avec les yeux de l’imagination » les grands brasiers et les âmes comme des corps de feu » (n° 66) ; puis à « entendre de mes oreilles les plaintes, les hurlements, les cris, les blasphèmes contre le Christ notre Seigneur et contre tous ses saints » (n° 67), puis à « sentir par l’odorat la fumée, le soufre, le cloaque et la pourriture » (n° 68). Dans un colloque avec le Christ Notre Seigneur, le retraitant est invité à connaître la « compassion et miséricorde » du Christ pour soi.

Marie de la Trinité a dessiné un Christ outragé, annonciateur de sa propre épreuve. Elle lui est donc uni dans l’expérience de Job. Nous pouvons dès lors nous référer à la troisième semaine des Exercices spirituels, qui font contempler la passion de Notre Seigneur. Le retraitant est invité à « considérer ce que le Christ Notre Seigneur souffre en son humanité ou désire souffrir, selon la scène de la Passion que je contemple » (n° 195) et à « considérer comment la divinité se cache, c’est-à-dire comment elle pourrait détruire ses ennemis et ne le fait pas, et comment elle laisse la très sainte humanité souffrir si cruellement » (n° 196).

Ces extraits des Exercices spirituels nous permettent de prendre une certaine mesure de l’épreuve spirituelle dans laquelle Marie de la Trinité est engagée. Marie de la Trinité parle de sa perversité (32), liée au mensonge. Le mot perversité est très fort. Dans les Exercices, il désigne le plus souvent le péché des anges, ayant pour cause l’orgueil, qui est « le refus de se servir de leur liberté pour rendre révérence et obéissance à leur Créateur et Seigneur » (n° 50). Pour Adam, les Exercices parlent de la perte de la justice originelle (n° 51) ; pour les hommes, ils parlent de « la gravité et de la malice du péché contre le Créateur et Seigneur » (n° 59) ; ils ne parlent pas de leur perversité. Pareillement, en tentant les hommes, l’ennemi de la nature humaine poursuit « avec la plus grande perversité son intention de nuire » (n° 325, 332) ou son « intention dépravée » (n° 334). Il use de « tromperies et d’actions perverses » (n° 326). Maître du mensonge, il présente aussi « des raisons apparentes, des subtilités et de continuels sophismes » (n° 329).

Nous ne désirons pas interpréter le vocabulaire de Marie de la Trinité en fonction de celui de S. Ignace dans les Exercices. Mais nous nous apercevons que ces deux vocabulaires sont, sinon équivalents, du moins analogues. Plusieurs ressemblances entre les Exercices et l’épreuve de Job se remarquent à première lecture. Durant la dernière nuit, Marie a considéré toute sa corruption et sa laideur corporelle, elle se sait une créature pourrie ; elle a senti la pourriture de son propre corps qui ne tarderait à se défaire. Dieu n’était ni cruel, ni injuste, il était infiniment bon de l’avoir épargnée jusque-là. Marie est proche des Exercices. Mais dans les Exercices, la méditation sur les péchés s’achève par l’action de grâce rendue à Dieu « de m’avoir donné la vie jusqu’à maintenant ». Celle de l’enfer s’achève par l’action de grâce faite au Christ « de ne m’avoir laissé tomber dans aucun des groupes en mettant fin à ma vie et aussi de ce que jusqu’à maintenant il a toujours eu tant de compassion et de miséricorde pour moi » (71). C’est le contraire chez Marie de la Trinité. Sa mort était un châtiment dérisoire par rapport à l’horrible pourriture de sa vie. La libération de l’angoisse lui rendait l’enfer infiniment souhaitable. Toutes les pires souffrances ne sont rien comparées à l’angoisse. La lumière serait faite, pense-t-elle, sur mon cas. Grâce à cela, l’unité devrait renaître. Sa perversité serait dévoilé. Toutefois son expérience garde une note hypothétique. Marie voit la cohérence de son être pourri et les conséquences qu’elle accepte. Mais elle n’a pas encore prier.

Donnée à Dieu, Marie désire prier même si elle est destinée à la damnation. « J’essayai donc de prier. Impossible. Je n’étais plus qu’une masse de terreur. Je tentai de dire au moins le Notre Père, mais je n’en trouvai même plus les mots ni les demandes, car l’angoisse me torturait. » ( 35) Elle continue : « À mesure que j’essayais d’extraire de mon âme quelque chose que Dieu pourrait considérer comme un appel, un cri vers lui, il me tombait dessus des taches de couleur énormes ; elles se formaient au-dessus de moi et me tombaient dessus à une vitesse vertigineuse comme si je les fascinais. Je m’attendais à ce qu’elles m’écrasent mais elles se dissolvaient au moment de me toucher ; elles me tombaient ainsi dessus par milliers. Elles étaient animées, vivantes, une sarabande infernale ; durant leur chute, leur forme se modifiait. L’air en était tout rempli, dans un silence tragique. Ma terreur devint telle que j’eus le sentiment de frôler la folie. L’angoisse n’était plus reliée à aucun motif, plus rien ne la limitait et plus rien en moi ne pouvait lui résister, elle avait tout submergé. » (35-36)

La perversité que voit Marie de la Trinité en elle est un péché qui provient du diable. Cela concerne proprement sa conscience spirituelle ou l’esprit qui refuse le don de Dieu lui-même. Cela indique, à nos yeux, que Marie de la Trinité souffre avec le Christ, en Lui, de la perversité du démon qu’elle perçoit en elle, car on ne peut percevoir une telle perversité que dans le Christ ou dans l’athéisme. Elle la perçoit dans son humanité, sans aucun secours de Dieu, dans le silence même de Dieu : elle ne retrouve même pas les paroles du Notre Père.

L’angoisse a tout submergé C’est le début de la sortie de l’épreuve. Marie n’est pas libérée de l’angoisse ; elle n’est dès lors pas entrée en l’enfer, comme elle disait en avoir eu le dessein. Incapable de prier et dire les paroles du Notre Père, elle a désiré néanmoins que la lumière soit faite sur sa perversité, trouvant Dieu plein de bonté envers elle. C’est le contraire de ce que veut le diable. La perversité aveugle le diable ; c’est pourquoi il est le père du mensonge. Même submergée par l’angoisse, Marie veut connaître la vérité. Elle a pris sur elle la perversité du diable, autant qu’une chrétienne peut la porter avec le Christ et en Lui.

 Le chemin de la guérison.

Sortie de la cure, revenue chez elle à Paris, rue de la Pompe, la guérison commence. « Je m’aperçus alors que les obsessions habituelles avaient disparu. Elles s’étaient formées par des angoisses successives portant toujours sur les mêmes points. Mais l’angoisse que je venais d’endurer avait été plus forte que tout ce que j’avais éprouvé durant les neuf années qu’avaient duré les obsessions. C’est ce que je pensais depuis longtemps : si j’arrivais à éprouver quelque chose de plus fort, les obsessions cèderaient… La peur que j’éprouvais maintenant était extrême et continuelle, mais je sentais en moi-même que ce n’était pas une peur obsessionnelle… » (39)

« Les obsessions disparues, le contact avec ce fond de moi-même ne revint pas spontanément » (41). « De tous côtés, en moi-même et au dehors, je ne rencontrais que vide et solitude. De plus, j’étais incapable d’accomplir les actes habituels de la vie spirituelle » (42) « Le lendemain de mon retour de Bonneval à Paris, entrée dans une église, il me fut possible à nouveau de prier, mais cela ne dura que quelques secondes et je me retrouvai de nouveau emmurée. Dans la suite, ces constatations vinrent confirmer ma pensée que le lieu où les obsessions s’étaient nouées en moi était celui de la conscience spirituelle qui est, je crois, le plan expérimental de moi-même le plus profond et le plus personnel ; c’est autre chose que la conscience morale. » (43) Le contact avec le fond d’elle-même consiste dans l’exercice de la conscience spirituelle.

« J’aurais bien voulu trouver une aide, mais je n’en rencontrai aucune, vraiment aucune. » (43) « Dans cette situation, le premier pas que je fis fut de me persuader moi-même, par un effort qui me paraissait déchirant et vide de vie, que puisque je n’étais pas morte, bien que les occasions n’aient pas manqué et que je sois volontairement allée au-devant d’elles deux fois, c’est que Dieu voulait que je vive encore ; mais je me ressentais comme n’ayant plus que l’apparence de la vie et privée de l’aptitude à vivre. » (43-44).

Maintenant, Marie vit. Elle retrouve ainsi le mouvement des Exercices de première semaine, mais elle n’a pas encore la force de s’émerveiller de la vie qu’elle continue à recevoir alors qu’elle est digne de l’enfer ni de rendre grâce pour la compassion du Christ en croix. Elle est en effet vide. Elle est vidée de ses obsessions.

Son premier effort, s’inspirant d’une proverbe hindou, fut d’avoir « ce seul pouvoir d’accepter d’essayer de pouvoir » (44). « Ce qui me permit de le faire, c’est que je n’étais plus obsédée et que par suite j’avais récupéré la possibilité de mobiliser mon attention et ce qui me restait d’énergie sur un objet de mon choix […] pour le reste, je n’avais plus que des morts dans les mains. »

Elle n’a « jamais cessé chercher à sortir de cette étreinte irrespirable, de cette viscosité au mal qui n’est pas seulement dans le cœur des autres, mais aussi dans le mien » (57) Devant Dieu, sa conscience se refuse à « se laisser couler dans le gouffre » (58). Va-t-elle « accepter ce comble de dénouement, de pauvreté que j’étais devenue » (58) ? «  Un reste de loyauté, peut-être l’amour de Dieu » lui permit.

Ce choix fait, Marie reçoit une connaissance vive de sa conscience spirituelle. Elle perçoit aussi ce qu’est sa conscience spirituelle : « J’ai constaté très jeune, en me comparant avec ceux avec qui je vivais, que j’étais beaucoup plus qu’eux en communion avec la réalité concrète, je m’y sentais vivre tandis que tout ce qui relevait du domaine de l’abstrait me semblait vide et mort, sans consistance ; comme je ne savais comment faire pour m’y introduire, je pensai très tôt que j’étais incapable d’idées et, par suite, de jugement justes : ce domaine me dépassait. » (53)

C’est au niveau de la conscience spirituelle qu’elle perçut le jugement de ceux qui la dirigeaient concernant sa vocation religieuse. « Comme leur jugement différait du mien sur des points essentiels, comme celui de la forme de vie religieuse qui répondait à ma vocation, le conflit s’installa au plus profond de moi-même. Je ne cessais de le dire, mais on n’y prenait pas garde. Et, parce que toujours il m’était dit que ma volonté propre et mon orgueil déformaient mon jugement et qu’en le suivant je m’éloignerais de Dieu, je n’osais pas contrevenir à leurs affirmations. » (55)

Éclairée par la conscience spirituelle, Marie est en mesure de former de manière correcte sa conscience morale. Elle apprend à distinguer « responsabilité » et « culpabilité » (52). Elle les confondait quand elle se croyait perverse parce que coupable aux yeux d’autres. Elle accepte désormais son propre jugement. Elle adopte un comportement vertueux différent de celui dont les conséquences avaient été désastreuses pour elle (59)

Ainsi Marie entreprit de se rééduquer en s’en tenant à son jugement, mais sans négliger de « le confronter avec des points de vue différents » (61) et en « tenant obstinément son regard sur ses aptitudes et ses bonnes réalisations » (61). « Je le voyais clairement : ou bien, je me réédifiais moi-même, sur mes ruines et à l’aide de ces ruines et en ne comptant que sur moi – ou c’en était fini de tout. Envisageant l’éventualité d’un échec final définitif, je m’entraînai à penser que même si, au terme, j’avais abouti à aucun résultat satisfaisant, il resterait quand même celui, bien supérieur, de la constance pratique, actuelle de l’esprit à vouloir malgré tout renaître : c’est la loi et la rude exigence de l’espérance. Du reste, cette conduite est celle que j’ai toujours suivie : si elle m’a conduite à des impasses troublantes, c’est en raison des régions d’ombre où la lucidité de l’esprit n’avait pas encore pénétré. Ces régions obscures maintenant s’éclairaient d’une lumière nouvelle, plus humble, plus réelle, plus humaine – jusque-là j’ignorais que la vraie lumière a tant de nuances : je les découvrais peu à peu. » (62-63)

Marie sera aidée par le Dr Jacqueline Renaud à partir de septembre 1953. Le 11 novembre 1953, dans une lettre à mère Saint-Jean, le Dr Renaud notera concernant Marie de la Trinité que « ses troubles me semblent […] réactionnels, c’est-à-dire non dus à une fragilité constitutionnelle, mais imputables à ses difficultés avec la direction spirituelle, à l’incompréhension qu’elle a dû rencontrer, et aux conditions qui ont empêché sa spiritualité de s’épanouir et de s’éaffirmer en liberté profonde. […] Toutes ces années de soi-disant “traitements” psychanalytiques n’ont pu qu’accroître ses troubles et sa détresse. Toutefois la nature réactionnelle de ces troubles et le fait qu’elle ait maintenu un état intellectuel normal montre qu’elle possède un tempérament solide et fait espérer le meilleur »

 Conclusion

Les obsessions nouaient au niveau psychologique la conscience spirituelle de Marie de la Trinité, non point sa conscience morale. Aussi est-ce le Seigneur seul qui l’a libérée avec elle seule. L’épreuve de Job est spirituelle. Marie de la Trinité est submergée par l’angoisse, et cette angoisse lui représente l’enfer comme ce qui la délivrerait de la pourriture qu’elle est elle-même, manifestant enfin la vérité du mensonge qui corrompt sa vie de religieuse.

Elle ne veut pas l’accepter sans prier Dieu, mais ne parvient pas à prier à cause de l’angoisse. Pour éviter la folie, elle décide de mettre un terme à la cure de sommeil : telle est sa conduite toujours pensée et suivie. L’angoisse, éprouvée durant cette cure, a enlevé les obsessions. Marie est vide d’elle-même. Mais elle n’est pas morte. Elle n’est pas en enfer. Elle a voulu la vérité, non le mensonge. Elle vit parce qu’elle a décidé de stopper la cure de sommeil pour éviter la folie en raison de la maîtrise d’elle-même qu’elle a conservée et parce qu’elle a subi dans l’angoisse la perversité du diable dans une prière silencieuse conforme à « la loi et à l’exigence de l’espérance ». Elle est descendue en enfer dans une prière silencieuse où elle accompagne le Christ descendant lui-même en enfer. Libérée, elle peut recevoir de sa conscience spirituelle l’attitude morale jusque là déformée par l’éducation familiale et religieuse. Dans l’obéissance, consciente de son indignité, Paule de Mulatier a été mise « dans le sein du Père » en 1929 : c’est connaître la gloire de Dieu. Dans l’épreuve de Job, elle est descendue en enfer avec le Christ et en Lui ; elle a aussi la dignité de la créature, c’est-à-dire de l’esprit humain ou de la conscience spirituelle, jusque là déformée en elle. Dieu qui l’a mise d’abord dans sa gloire l’a restaurée en la faisant passer par la descente en enfer.

L’épreuve de Job transfigurée pointe vers au moins trois directions. D’abord elle confirme aux yeux de Marie de la Trinité que « le christianisme est anthropocentrique précisément parce qu’il est théocentrique ; et en même temps, elle est théocentrique du fait de son anthropocentrisme particulier. Mais c’est précisément le mystère de l’Incarnation qui explique de lui-même cette relation »

En second lieu, Marie de la Trinité confirme l’expérience de Dieu faite depuis 1929 jusqu’en 1946. Affirmant à sa sœur Marie-José que « “l’expérience de Job” est une grâce », Marie explique ce qu’elle a fait de ses carnets depuis 1971 : « J’ai relevé ces carnets à la machine, car l’encre commence à s’effacer ». Puis elle en indique le prix : « Lors de ma Pâque peut-être que tout sera brûlé. Il me semble (comme s’il ne s’agissait nullement de moi) que l’ensemble de ce que j’ai écrit est aussi important, sinon peut-être plus, que les écrits de St Jean de la Croix, Stes Thérèse d’Avila et de Lisieux, Élisabeth de la Trinité, etc. . »

En troisième lieu, l’épreuve transfigurée de Job met en lumière une difficulté centrale de la vie religieuse, au moins telle qu’elle était pratiquée avant le Concile. Marie l’a perçu avec la mère Saint-Jean . Écrivant à sa sœur Suzanne le 10 novembre 1964, elle a résumé sa pensée dans une formule brève, que je ne commenterai pas ici : « Si rien ne change dans la vie religieuse quant à sa structure, elle disparaîtra – et cette disparition serait un grand dommage. Prions le Saint Esprit qu’il envoie du ciel un rayon de lumière, et transforme les cœurs, tous remplis de bonne volonté, mais dont beaucoup sont déformés par l’autorité »

Namur, le 14 novembre 2003
GEORGES CHANTRAINE, SJ.
4, rue Grafé, B- 5000 NAMUR

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