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Jacques Arènes - « Les grandes grâces »

Dans LA VIE SPIRITUELLE N° 786 de janvier 2010 vient de paraître une recention de Jacques Arènes, psychologue et psychanalyste chrétien, sur le livre de MARIE DE LA TRINITÉ
Carnets 1. Les grandes grâces (II août 1929-2 février 1942)
Paris, Éd. du Cerf, 2009, 536 p., 44 €



Les Éditions du Cerf initient, en 2009, l’édition complète des trente-cinq carnets de Marie de la Trinité, qui correspondent à 3250 pages manuscrites. Nous connaissons déjà la biographie de la spirituelle, de Christiane Sanson (Cerf, 2003), et des extraits des carnets, publiés par Arfuyen.

Le premier tome de cette présente édition recouvre Les grandes grâces (11 août 1929 - 2 février 1942), en particulier celle du ravissement « in sinu Patris » du 11 août 1929, inaugurant sa vie mystique. Le texte est accompagné d’un appareil critique important (index thématique, chronologie de l’itinéraire de la spirituelle, double référence de pagination renvoyant aux carnets manuscrits et aux retranscriptions dactylographiées par la religieuse elle-même, certains éléments de correspondance), permettant d’avoir des éléments de compréhension d’un itinéraire psychique et spirituel déconcertant.

L’introduction (d’une centaine de pages) constitue une analyse précise de la trajectoire psychique et spirituelle, et des thèmes influençant la pensée et l’expérience de la mystique. La première partie de l’introduction permet de situer le contexte extérieur de l’écriture des carnets, et reprend donc des éléments de la biographie de la sœur, notamment durant sa période de grande souffrance psychique. Dans une seconde partie, elle étudie l’écriture elle-même, dans son aspect formel et thématique. Cette introduction nous donne d’entrer dans l’intelligence de la délicate question de l’entremêlement de la problématique psychique et des événements spirituels jalonnant la vie intérieure mouvementée de Marie de la Trinité.

En effet, « beaucoup de questions restent posées par l’œuvre et la personnalité de sœur Marie de la Trinité » (Introduction, p. 11). Cette trajectoire complexe est donc d’abord source d’intérêt quant à l’expérience mystique qui est l’objet principal des carnets. Ceux-ci, écrits en majorité pendant trois années seulement, sont suivis d’un long silence scriptural. Après leur rédaction, Marie s’engage dans une très longue épreuve, correspondant à une plongée vertigineuse dans une souffrance psychique de type obsessionnel. Ces pages d’introduction analysent comment cette épreuve, jalonnée de nombreuses consultations de psychiatres et de psychanalystes, dont Jacques Lacan, a été le lieu d’un mûrissement - « Job avait besoin d’un mûrissement » affirme la sœur - où les difficultés psychiques frayent une voie douloureuse qui trouve, non pas une solution, mais une issue où la vie devient de nouveau possible.

Il faut ensuite se plonger, à petites doses parce que l’écriture est difficile, abstraite, dans ces carnets mystiques empreints d’une « théologie sauvage », tentant de dire et de traduire les « expériences » et les « lumières » mystiques. La prose rude explore avec intelligence cette approche expérientielle de la vie trinitaire, dotée d’un pouvoir d’attraction hors du commun. Cette première partie des carnets revêt l’intérêt de longs développements sur la participation de Marie de la Trinité à la fonction sacerdotale du Christ, par le mouvement d’immolation du « je » : « Je suis dans le sacerdoce du Christ immolant en moi ce qu’Il y veut immoler » (p. 398). Étonnante obéissance de Marie de la Trinité, dont le lecteur suit les tourments et la volonté sans faille, sans que l’on puisse y démêler d’une manière simple le bon grain de l’empreinte de la déité, et l’ivraie issue des ratés d’un processus sublimatoire toujours risqué.

La psychanalyse l’aida, peut-être, après la brûlure de la transcendance, à s’accoutumer à l’immanence (introduction, p. 103). Nous attendons donc la suite de cette édition complète des carnets, pour entrer plus encore, avec respect pour une pensée complexe, dans cet itinéraire mystique où se côtoient les terres brûlées de la souffrance dépressive, et les tisons incandescents d’une vie intérieure où l’immolation « introduite à la racine de la chose » oriente la mystique « définitivement et exclusivement au Père » (p. 38o).

JACQUES ARÈNES

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