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Lettres du mois de janvier

 L’antique, vénérable et pourtant toujours jeune esprit de saint Dominique.

Dimanche 6 janvier 1929.
[…] Voilà, Mademoiselle, à peu près ce que vous me demandez. Vous pouvez me poser d’autres questions auxquelles je répondrai si je le puis. Mais, je vous le répète, pour avoir une juste idée de notre congrégation, il faut la voir de près, elle ne ressemble à aucune autre. C’est bien l’antique, vénérable et pourtant toujours jeune esprit de saint Dominique, mais adapté aux exigences de la société moderne. Notre œuvre, malgré sa grande simplicité, a un cachet d’originalité très marquée qui la rend tout à fait de son temps. C’est bien ainsi que l’Église comprend la vie religieuse : toujours la même dans son fond, évoluant dans sa forme, suivant les besoins des âmes. Et les besoins varient dans le cours des siècles.
En attendant que Dieu permette un rapprochement pour mieux nous connaître, si tel est son dessein, je prie pour vous, soyez-en sûre. Jamais une âme ne paraît sur mon chemin sans qu’il me vienne un immense désir de la donner à Dieu. Je pense donc à vous tous les jours dans ma prière. Je demande pour vous la lumière de vie qui vous montre la voie que l’Amour vous a tracée. Et je demande que vous ayez le courage d’y marcher généreusement, car un des maux de notre époque, c’est l’absence de volonté. […]
Sœur Saint-Jean, o. p.

 Attirer le ciel sur la terre.


Mercredi 1er janvier 1930.
A la messe de minuit, j’ai reçu une très vive lumière sur cet article du Credo : « Et incarnatus est… ex Maria Virgine » – et maintenant que je voudrais vous l’expliquer, je ne peux pas – mais sûrement vous comprenez sans que j’explique.
Ainsi Dieu a choisi cette âme afin que par l’opération du Saint Esprit, elle donne le Christ au monde – mais comment dire ?
Toute son œuvre fut de l’attirer du Ciel sur la terre, ce fut là toute sa vocation. On ne la voit pas dans l’Évangile ayant amené des âmes au Christ. Son âme est comme demeurée en Dieu – et toute sa gloire est d’être Mère de Dieu – mais comme je ne peux vous dire ma pensée que très imparfaitement – tellement même que les mots ont un tout autre sens que le sens réel – je m’arrête et vous demande même de m’excuser pour ce que j’ai écrit. […]
Votre petite fille, sœur Marie du Christ-Jésus .

 Nos mots humains sont impuissants…


Samedi 18 Janvier 1930.
C’est vrai, nous recevons des lumières, et quand nous voulons parler de ce que nous avons reçu, nous ne faisons que balbutier, tant nos mots humains sont impuissants à rendre le divin. Mais entre âmes qui vivent cachées en Dieu, avec le Christ Jésus, il n’est pas besoin de beaucoup de paroles pour se comprendre.
Oui, la gloire de Marie est d’avoir enfanté le Christ et notre gloire à nous sera de l’avoir reflété dans le pur cristal d’une âme purifiée. Et c’est par notre vie surnaturelle que nous le refléterons devant la face du monde, et non par nos oeuvres. Nos oeuvres seront vaines si [nous] ne montrons pas la beauté du Christ vivant en nous. Et le Christ ne vivra en nous que si nous mourons, absorbés par son amour, car il est amour, la vie de Dieu est amour.
Sœur Marie de Saint-Jean, o. p.

 Identification au Christ.


Lundi 20 janvier 1930.
Je pense que la Sainte Vierge nous aime autant que le Christ Jésus nous aime – et si le Christ a un désir infini de se communiquer tout entier à nous, par l’identification de notre être au sien – la Sainte Vierge doit avoir, elle aussi, un ardent désir de communiquer aux âmes ce qu’elle a reçu du Ciel – c’est en sa chair que s’est accomplie, par l’opération du Saint Esprit, l’union de la nature divine et de la nature humaine, dans le Christ – en elle que le Père a engendré son Fils – c’est ainsi que Jésus nous a été donné […]
Ces jours-ci, je me suis nourrie de ces paroles : « Je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous » (Lc 14, 20). Que de mystères sont cachés en chacun de ces mots !
C’est sur cette doctrine de l’identification que saint Paul s’est étendu le plus longuement – ce qu’il développe le plus ensuite, c’est la mort et la vie – mais dites-moi, ma mère, quelle est l’attitude de l’âme appelée à l’identification, à la plénitude du Christ Jésus ? […]
Marie du Christ-Jésus.

 Adoration silencieuse et louange.


Le Molay, le 5 janvier 1931.
Merci de la belle image que vous m’avez envoyée de la part du noviciat. C’est bien souvent que mon âme est prosternée tout près de ces deux anges de notre chère petite chapelle. Mon souhait le plus ardent est que mes chères filles ne quittent jamais l’attitude intérieure que ces deux Séraphins représentent : l’adoration silencieuse et la louange. […]
Sœur Saint-Jean.

 Marie de la Trinité dans ses fonctions d’Assistante


Samedi soir, 14 janvier 1933.
J’ai trouvé nos sœurs dès l’arrivée attendant l’autobus et dans des dispositions telles qu’il vous aurait plu les trouver vous-même ici.
Je n’ai pu voir aucune sœur en particulier. […]
J’espère pouvoir revenir mardi avec les D. – ainsi sœur Marie du Saint Esprit pourrait aller mercredi à Dienville, ou jeudi. Que le Seigneur est bon !
L’abbé Marc est malade alité je n’ai pu le voir, dès qu’il sera suffisamment rétabli il ira un mois dans le midi (renseignements recueillis à la sacristie). J’ai prié toute la journée pour vous et mère Thérèse-Jehanne.
Toutes les sœurs et Maurice [neveu de mère Saint-Jean] sont heureuses d’avoir de vos nouvelles. Maurice va très bien encore pardon pour hier soir.
Votre bénédiction, pour votre fille.

 Mère Saint-Jean


Je suis bien en souci de vous avoir laissé partir sans édredon ni couverture. Et aussi de ne pas vous avoir défendu de coucher dans une chambre froide. Vous êtes mal guérie de votre rhume et je crains que vous ayez une crise d’albumine (sic). Si je pouvais avoir froid ce soir et que vous ayez chaud ! Que Dieu le permette ! […]
Je vais descendre au Chapitre. Je rappellerai ces mots de saint Luc : « Et Marie conservait toutes ces choses dans son coeur ». (Lc 2, 51)
Gardons bien, ma chère fille, dans notre coeur tant de grandes grâces reçues, celle du 12 août [1929] et tant d’autres ! Que Dieu garde lui-même ses dons en nous !
A bientôt, chère fille. Sans vous je ne suis que la moitié de moi-même.
Sœur Marie de Saint-Jean.

 Je ne suis rien mais le Seigneur est en moi !


Les Riceys, vendredi 12 janvier 1934.
Ici nous travaillons toujours : […]
Je suis bien avec vous, ma mère, parce que je pense que vous êtes avec le Seigneur, et je m’efforce d’y demeurer, quoique bien faiblement, bien pauvrement – tout petitement.
Il faut prier pour votre fille, ma mère. Que le Seigneur vienne au secours de sa misère.
Veuillez me bénir, je ne suis rien, mais bénissez le Seigneur qui est en moi.
Votre fille, sœur Marie de la Trinité, o. p.

 La grâce plus efficace que tout…


Les Riceys, jeudi 18 janvier 1934.
[…] Nous continuons à travailler [aux Constitutions] et je vois avec joie approcher la fin des rectifications ; la table analytique n’est rien à faire : quand il ne faut pas produire, c’est toujours plus simple, surtout pour votre fille qui a la tête dure et surtout le cou raide…
Hier soir, en remontant de matines, j’ai cherché une lecture pour sœur Claude-Marie, Je lui ai trouvé un chapitre sur l’amour de Dieu pour nous et la réponse des saints… mais je crois que la grâce sera plus efficace que tout. En attendant, je vous demanderai de faire pénitence : il faut que j’emploie les grands moyens…
Qu’il me tarde que le nombre des sœurs augmente dans la communauté : c’est trop pour le noviciat, de tout faire. Je suis effrayée en pensant aux robes, guimpes, chapes, capes, etc. qu’il faudra faire pour les prochaines prises d’habit. […]
Sœur Marie de la Trinité, o. p.

 Tout ce qui est au dehors passe…


Dijon, le [samedi] 27 janvier 1934.
[…]L’immobilité, pour nous, est au dedans, et là, il la faut permanente dans notre adhésion à Dieu. Tout ce qui est au dehors passe – mais il faut que l’âme, par la grâce, soit plongée dans l’éternité. […]
Je n’aurais pas dû, hier, vous demander ce que vous désirez faire de moi. Je regrette bien de l’avoir fait et en demande pardon à Dieu et à vous. Ce n’est pas de l’abandon ; c’est vouloir scruter la volonté de Dieu au-delà de ce qu’il m’est nécessaire de savoir.
Je veux que vous sachiez bien que je n’ai pas d’autre désir que de faire la volonté de Dieu ; de me laisser conduire comme il lui plaira ; et que je remets tout cela entre vos mains.
Mon désir est de vous aider en tout ce que je puis, plutôt en tout ce que vous voudrez. Je n’ai pas grande capacité pour m’occuper de multiples questions, mais je vous demande d’user de moi comme il vous plaira.
J’envisage le temps où je suis au noviciat [comme maîtresse des novices] comme une grande miséricorde de Dieu. J’espérais pouvoir en user de manière à donner à ma vie intérieure plus de profondeur, des bases plus solides, je croyais que ce serait comme un temps de retraite – et ce n’est pas cela. […]
Lorsque vous me dites qu’il faudrait une assistante [de la supérieure générale] je suis saisie de remords. Je considère le peu que j’ai fait : tout ce que vous attendiez de moi ; toute l’espérance que vous aviez reposée sur ma tête ; et je vois que j’ai trompé votre attente ; qu’au lieu de construire avec vous je me dresse contre vous ; je revois toutes mes infidélités, mes impatiences, mes contradictions : tout cela que j’ai opposé à la volonté de Dieu, tout ce poids de souffrance que j’ai apporté à votre vie.[…]
Je suis disposée à faire tout ce que vous voudrez, ma mère. Veuillez me bénir.
Votre fille.

 Je suis aussi vide devant Dieu que devant vous.


Les Riceys, dimanche 13 janvier 1935.
Je pense que vous désirez des nouvelles de tout ce qui s’est passé depuis votre départ – vous savez ce qui l’a précédé – la suite a été ce que vous pouviez prévoir au début – et puis, au dernier moment, il y a eu comme un grand apaisement qui, je pense, est une grâce de Dieu. […] Je vous supplie, ma mère, de ne pas penser que je ne suis silencieuse que pour vous. Je suis aussi vide devant Dieu que devant vous – comme sans vie.
Je vous demande de ne pas m’en vouloir et de me pardonner toute la peine que je vous ai faite en offensant Dieu.
Voulez-vous me bénir – je suis une pauvre misérable.
Sœur Marie de la Trinité, o. p.

 Être unie à la charité des cœurs.


Mardi 14 janvier 1935.
J’envoie ce matin un paquet à Villers […]
Si les sœurs pouvaient, durant la réunion, dire ce qu’elles veulent, on réunirait tout pour le faire envoyer à Villers, ou bien tout ici, en y joignant ce que Dienville, Soulaines, Brousseval, Doulaincourt, Ravières voudraient – et selon les occasions on répartirait les livres.
J’ai envoyé ce soir, avec le livre du père, un évangile de Lepin pour que les sœurs le voient. Vous trouverez là les prix. Les livres brochés sont bien, et à meilleur prix, et assez solides. Que les sœurs regardent la table, et les résumés avant les diverses parties du livre.
Que tout cela vous dise, ma mère, que de loin je suis tout unie à l’effort de cette journée, à la joie de la réunion, à la charité des cœurs.
Votre pauvre fille, sœur Marie de la Trinité.

 Que le Père imprime en moi la ressemblance de son Fils.


Les Riceys, mercredi 16 janvier 1935.
Ces jours-ci je vis de la certitude que toute volonté de Dieu, sur nous, correspond à un aspect à pratiquer telle ou telle vertu – je veux dire cela :
est-ce une contradiction ? c’est pour pratiquer la patience ;
une opposition ? la douceur ;
une indigence quelconque ? la pauvreté ;
un ordre qui déplaît à la nature ? l’obéissance ;
la solitude ? la chasteté spirituelle etc.
Je suis ravie de cette lumière – elle me donne des ailes. Je recommande cela aux novices et aux postulantes. J’en remplis mes lettres tant j’ai de joie de penser que par ce moyen le Père céleste imprime en moi la ressemblance de son Fils – et je me dis : il faut toujours répondre à cet appel d’exercer telle ou telle vertu – et m’y livrer – lorsque j’en serai arrivée, par l’exercice et la grâce, pour l’une d’elles, au point voulu par Dieu, il me donnera l’occasion de pratiquer ce en quoi il lui plaira alors de me perfectionner.
Je vois ainsi : mes vertus : imitation de celles du Christ […]

 Je ne suis pas obéissante…


Les Riceys, lundi 21 janvier 1935.
[…] Ce que j’écris n’est pas du tout pour m’excuser, je suis bien contente que vous n’ayez pas confiance en la vérité de ce que je dis. J’ai menti au moins deux fois dans ma vie et suis bien capable de le faire encore – de plus, je ne suis pas obéissante, pas du tout, et je cherche habituellement à incliner même les pensées de mes supérieures dans le sens de ce qui me plaît – je ne sais pas céder.
Il ne faut donc avoir en moi aucune espèce de confiance – c’est même prudence de se défier de moi – ma dernière lettre [du 16 janvier] vous a encore été la preuve de la lenteur et de l’obscurité de mon esprit. Ainsi il est très opportun de douter de ma franchise, de ma bonne volonté, et aussi de ma compréhension, lente et étroite. […]
Voulez-vous me bénir, bien que vous n’ayez pas de fille plus misérable que moi.
Sœur Marie de la Trinité, o. p.

 Tout simplifier et ramener à la conformité au Christ.


Les Riceys, mercredi 23 janvier 1935.
C’est aujourd’hui l’adoration – je vais y descendre – et supplier Dieu de m’aider à être ce qu’il lui plaît que je sois pour vous – vous savez bien que je suis désolée quand je sais que je suis cause de peine pour vous – je lui demande de me pardonner – et de mettre en vous de ce pardon […]
A la récréation du soir, nous parlons, les novices et moi, de saint Jérôme, en cherchant dans divers livres tout ce qu’on dit de lui – elles sont ravies – je ne le fais pas par manière de lecture, mais en essayant d’éveiller leur attention ou leur curiosité et en les laissant bien parler. […] Pour l’explication des constitutions, je viens de leur parler des vices spirituels, à propos de l’article qui dit que le noviciat se consacre à « extirper les vices » – je vais maintenant leur parler, en raccourci, des vertus, parce que ce même article parle d’ « acquérir les vertus ».
Je pense que vous approuvez que je m’arrête ainsi à certains points plus importants, passant ensuite rapidement sur ce qu’elles peuvent facilement comprendre elles-mêmes – j’essaie de tout simplifier et ramener à la conformité au Christ.
Toutes font bien des efforts : […]
Voulez-vous me bénir.
Votre fille abjecte, sœur Marie de la Trinité.

 Le poids que je suis pour vous.


Les Riceys, lundi 28 janvier 1935.
[…] Je suis bien ennuyée de vous écrire si peu – c’est de ma faute – je n’ai jamais été capable d’organiser le temps dont je dispose – pas plus autrefois que maintenant – et je pense que vous avez de la peine de n’avoir pas plus de nouvelles. […]
Vous êtes si bonne de me supporter telle que je suis – et je me rends si bien compte du poids que je suis pour vous ; et de tout ce que vous pouvez craindre de la formation si incomplète et peut-être trop personnelle que je donne aux novices.
Je n’aime pas beaucoup écrire en détail ce qui se rapporte à chacune d’elles. Ce que je sais d’elles ne m’appartient pas et je pense qu’il vaut mieux le communiquer seulement par parole. […]
J’espère bien ne rien avoir innové en votre absence – nous avons peint le vestiaire du noviciat. J’ai fait tous les jours les cours de latin et de chant. Pour l’explication des constitutions, en commentaire du n° 99 « cultiver les vertus », je voudrais leur parler, rapidement, des vertus théologales et cardinales – et leur indiquer comment elles peuvent les développer. […]
Il me tarde bien que vous reveniez, ma mère.
Voulez-vous, ma mère, me bénir et avec moi toutes vos filles.
Sœur Marie de la Trinité, o. p.

 Pardon de toute la souffrance que je vous ai été…


Les Riceys, mercredi 1er janvier 1936.
Souffrance multiforme – et si amère parce qu’elle était accompagnée d’offense à Dieu. Je vous demande de me pardonner parce que vous êtes ma mère, moi votre pauvre misérable enfant – et surtout à cause du Père céleste qui a envoyé son Fils bien aimé pour la rémission des péchés – et puis je viens vous dire ma plus complète docilité à tout ce que vous voudrez de moi, à cause aussi du Père céleste qui m’exprime, par vous, sa volonté.
Je vous demande de ne pas m’épargner ni me ménager – ma pauvre misère vous y inviterait mais je vous supplie de ne me voir qu’avec la grâce du Christ – et d’être pour moi l’instrument de sanctification que Dieu a voulu, selon la manière qu’il vous indique. […]
Voulez-vous me bénir, je vous le demande humblement, à genoux.
Votre fille pauvre et misérable.
Sœur Marie de la Trinité.
Cette année sera celle de mes trente-trois ans, qu’elle soit celle de ma mort spirituelle afin que je ne sois plus dans le monde que comme n’y étant pas – ma vie étant cachée avec le Christ en Dieu le Père dans l’étreinte de l’Esprit Saint.

 Sans le secours de quelqu’un de jeune…


Mardi 7 janvier 1936.
Mon stylo ne va pas, j’ai de la peine à écrire et vous n’êtes pas ici pour le réparer. Il faut que je m’habitue à écrire avec un instrument usé, comme il faut que je m’habitue à agir avec le pauvre instrument usé que je suis, sans le secours de quelqu’un de jeune qui réparerait les brèches causées par un trop long usage.
Merci de vos vœux, je les ai trouvés en arrivant à Villers avec ceux des novices.
Je ne puis en formuler d’autres, pour vous, que ceux reçus de vous. Que votre vie à vous, maîtresse des novices, soit en tout conforme à celle du Christ Jésus, afin que les âmes que vous avez à former puissent le voir clairement en vous, afin de le reproduire en elles.
Docile à l’Esprit Saint, oui, pour n’agir que sous son influence, soyez-le, c’est le point capital. Et puis, soyez petite et misérable à vos propres yeux non seulement dans votre langage mais aussi dans vos actions qui n’aient rien d’orgueilleux.
Vous vouliez mourir à trente-trois ans, c’est aussi mon avis. Vous êtes encore trop vivante à votre propre sens. Il est temps de disparaître pour que le divin seulement vive en vous et se répande pour passer dans les âmes. […]
Donnez-moi l’assistance de vos prières pour l’amour de Celui qui vous a placée à côté de moi.
Sœur Saint-Jean, o. p.

 Aidez-moi à mourir de mort spirituelle.


Les Riceys, vendredi 10 janvier 1936.
Vos lettres à tout le noviciat ont été une joie – et aussi pour votre fille – je vous demande de m’aider à mourir de mort spirituelle qui doit être si agréable à Dieu – et de me faire remarquer tout ce en quoi il y a autre chose que la volonté de Dieu dans mes paroles ou mes actes.
J’écris tous les jours un petit résumé de la journée, pour vous – afin que vous sachiez ce que je fais et dis aux novices. […]
Je vous demande de me bénir.
Votre misérable, méprisable, abjecte fille.
Sœur Marie de la Trinité, o. p.

 Qu’Il soit béni de tout…

Dimanche 12 janvier 1936.
Merci, ma chère fille, de ce que votre lettre m’a apporté de la part de Dieu. Qu’Il soit béni de tout ce qu’Il fait, ordonne ou permet ! […]
Je vous dis à bientôt, mais je sais qu’à peine rentrée il faudra repartir… Vive Dieu et que je meure un peu plus chaque jour.
Sœur Saint-Jean.

 Mort du père Périer, premier directeur de Marie de la Trinité.


Les Riceys, mercredi 23 janvier 1936.
[…] Le père m’a annoncé que le père Périer est entré « in gaudia Domini » : je n’ai pas de détails – il l’a téléphoné tout à l’heure. Vous savez tout ce qu’il a été pour moi. Je ne sais s’il faut prier pour lui ou le prier pour nous. Sûrement il nous protégera et nous enverra du ciel, par son intercession, les vocations qui nous sont nécessaires.
Je l’ai dit à sœur G. qui a eu bien de la peine, mais m’a fait cette réflexion si touchante : il a été si bon pour moi – et puis, c’est lui qui m’a envoyée ici et je sais que nulle part je n’aurais été aussi heureuse.
Pour que la lettre parte, je la termine ici.
Veuillez nous bénir toutes, ma mère.
Votre fille.

 Visite à Mgr Gerlier.


Lyon, dimanche 1er janvier 1939.
Je me repose dans votre prière, sachant que vous m’y tenez toute enveloppée, et c’est là mon refuge.
J’ai été bien frappée, hier, en remplissant l’office de louange divine, de voir comme Dieu supplée à tous nos manques, toutes nos faiblesses. Jamais je ne l’avais si bien vu, et jamais je n’en avais eu tant de consolation et d’espérance. […]
À 16 heures, papa est monté avec moi à l’archevêché qui est à côté de Fourvière. Le Cardinal [Gerlier] prêchait dans la basilique, puis salut solennel qui m’a permis de bien prier pour toute la congrégation, ensuite nous sommes allés chez Monseigneur. Papa devait le voir et m’a laissée un moment avec lui. Il m’a demandé divers détails : nous connaissant déjà, sachant que le père Chauvin est auprès de nous.
Je lui ai parlé des mouvements spécialisés, d’après sa réponse il doit avoir à mettre au point la participation qu’y ont le clergé et les religieuses. Du reste, il ne s’est pas étendu et m’a parlé de Troyes qu’il connaît, et même des Riceys. C’est même, m’a-t-il dit, à un séjour dans cette ville, après Dieu et la Sainte Vierge, qu’il doit l’éveil de sa vocation. Ma visite a été très courte, je lui ai laissé une notice et les feuillets jaunes. Je crois que nous pouvons tout à fait compter sur sa bienveillance. Je lui ai dit aussi un petit mot de Mgr Feltin qu’il doit voir, je pense, aux réunions des Cardinaux et Archevêques. Je lui ai demandé sa bénédiction pour toute la congrégation. […]
Voilà une pauvre lettre, tout extérieure. Je pense bien que c’est la dernière fois que je viens ici – ce n’est plus ma place […]. Vous seriez bien bonne de me rappeler par télégramme, cela me permettrait de revenir mercredi. Vous pourriez rédiger : « veuillez rentrer urgence » et je reviendrais bien vite.
Je suis tout le temps auprès de vous, ou bien à la chapelle, ou bien au noviciat, et puisque j’y suis d’esprit que le Seigneur m’y ramène bientôt tout entière.
Ma mère, jamais je ne me suis tellement sentie votre fille toute confiante, tout aimante dans le Seigneur – pardonnez-moi et bénissez-moi.
Sœur Marie de la Trinité, o. p.

 Mieux vaut éclairer que luire.


Lundi 2 janvier 1939.
C’est une douce attention de la divine Bonté que d’avoir mis dans mon courrier de ce matin une lettre de vous. Elle en a tant pour moi que j’en suis parfois comme accablée. Et j’appelle à mon secours tantôt Jésus tantôt Marie pour qu’Ils rendent grâces à ma place. Il n’y a que toute cachée en eux que j’ose vivre. Et je vous tiens cachée avec moi à l’abri de leur tendresse. Je pense qu’ils obtiendront ainsi pour nous tous les pardons. […]
Je vous souhaite une année pleine de la divine grâce et lumineuse et féconde. Que le soleil ne sorte pas seulement de vos poches, mais de vos yeux, de vos lèvres, de vos mains. Il vaut mieux éclairer que simplement luire. Dans la douceur de son nom, exultons ce soir dans une même louange.
Sœur Saint-Jean.

 Marie de la Trinité lectrice de J. J. Olier.


Lyon, le mardi 3 janvier 1939.
J’écris un petit mot au père, lui racontant ce que j’ai fait hier – je pense qu’il vous le lira – c’est pour vous et lui.
Votre lettre m’a remplie de joie, elle m’a ouvert, en m’approchant de votre âme, un coin du ciel. Elle était toute pleine d’une céleste lumière et de la charité dans l’action de grâces.
Je rapporterai quelques livres d’occasion, parmi lesquels : Le catéchisme de la vie intérieure, de M. Olier. Et puis, je vous rapporterai ma misérable misère, ma pauvreté d’âme, mon indigence de divin – votre fille n’est qu’une pauvresse – c’est pour cela qu’elle a tant besoin de vous – daignez lui pardonner et la bénir dans le Seigneur.
Sœur Marie de la Trinité, o. p.
Je prie pour vous, la congrégation, les novices : il ne fallait pas omettre de me donner des nouvelles, non de vos journées mais de vos nuits.

 Il supplée à tout….


Mardi 3 janvier 1939.
Eh non, ma chère fille, je ne peux vous envoyer un télégramme pour vous exprimer le désir de vous voir rentrer mercredi. Ce serait un mensonge. Car mon désir est plutôt que vous donniez à votre famille le temps qui a été prévu avant votre départ.
Ce désir n’est pas le mien, c’est celui de Dieu, pour en exprimer un autre, il me faudrait sortir de sa tout aimable volonté en laquelle je fais mes délices…
Vous ne saviez donc pas qu’Il répare toutes nos sottises, qu’Il supplée à tout ce que nous ne faisons pas ou faisons mal. Moi je le sais, depuis longtemps. Et c’est pourquoi je demeure toute paisible en ma charge et dans l’exultation de n’être rien, et qu’Il soit tout.
Je vous retrouve en sa lumière, je vous aime en son amour.
Sœur Saint-Jean.

 Qu’enfin je vive en Lui, de Lui, en son Esprit.


Les Riceys, samedi 14 janvier 1939.
Voulez-vous me pardonner de vous avoir fait cette peine de me montrer si égoïste et ramenant tout à moi, au moment de votre départ. Que le Seigneur me le pardonne et vous aussi.
Vous êtes bien bonne et patiente, ma mère, de me supporter si près de vous, alors que votre âme vit avec Dieu, et qu’elle voit ainsi, tout à côté d’elle, une âme dont les dispositions et les sentiments sont si dissemblables de ceux du Christ Jésus. […]
Souvent, Dieu agit ainsi avec sa toute petite et impuissante créature : il m’a donné lui, le premier, la lumière, la force et le commencement d’habitude ; puis, après, il m’a donné le petit instrument sur la terre pour parfaire ce qu’il a commencé : ainsi le livre de M. Olier arrive, juste après , pour m’aider – mais ce n’est qu’un livre – vous, ma mère, je vous demande de me soutenir, de me ramener sans cesse au Christ Jésus afin que, enfin – je vive en Lui, de Lui, en son Esprit, puisque je suis en sa Vie. […]
Voulez-vous me pardonner et me bénir.
Votre petit rien misérable.

 Je suis dans la vie religieuse sans répondre à ma vocation.


Sans date [janvier 1939 ?]
Je vous demande d’avoir pitié de mon âme – cette vie me dessèche.
Je n’ai pas assez de force pour la vivre et j’y meurs à toute vie intérieure.
Vous penserez qu’il s’agit bien de cela … qu’il y a d’abord des affaires à régler, des questions à discuter, le noviciat à diriger.
Sûrement, il y a tout cela à faire, seulement je le fais de moins en moins avec Dieu, parce que, comme l’âme n’a jamais sa nourriture, sa vie dépérit chaque jour un peu plus.
Je vous demande pardon de ce que j’ai dit ce soir, j’aurais dû me taire.
Vous savez que je ne me suis jamais sentie ici dans ma vocation, et pas plus maintenant que jusqu’à présent.
C’est bien mon devoir de vous le dire – ne pouvant avoir la part de vie contemplative dont j’ai absolument besoin, je ne me sens jamais en équilibre : et je suis dans la vie religieuse sans répondre à ma vocation. […]

 Je perds la vie en Dieu sans que la vie active en profite.


Les Riceys, dimanche 22 janvier 1939.
Voilà, ma mère, ce que j’ai à vous dire de ce que je suis maintenant : je vous le dis comme au Seigneur qui me voit, parce que vous tenez sa place et que vous avez sa grâce.
J’ai pensé, pendant longtemps, que mes difficultés venaient de ma lenteur à m’adapter à la vie religieuse et qu’avec l’application, l’habitude, et surtout la grâce de Dieu, j’arriverais à y trouver la vie intérieure qui est l’unique nécessaire.
Maintenant, je vois bien que ces difficultés, au lieu de diminuer augmentent, et que la vie intérieure perd chaque jour en intensité, en activité, en union à Dieu.
Cela vient de mon insuffisance naturelle, d’une mobilité d’esprit très grande, qui sert à l’activité extérieure par sa promptitude, mais c’est une grande gêne pour la vie intérieure d’union à Dieu. […]
Pour l’oraison, j’en arrive à ne plus la faire du tout, à attendre simplement que l’heure soit passée : c’est ce qui est habituel.
À l’action de grâce, je ne suis pas encore arrivée à dire entièrement la prière « O bon et très doux Jésus », avec le Pater, l’Ave et le Gloria : je suis inerte.
Pour le chapelet et toutes les autres prières vocales, j’en suis au même point : si bien que j’en arrive, récitant tant de prières, à n’en prier aucune. […]
Ce qui m’aidait beaucoup, autrefois, c’était la lecture, goutte à goutte de l’Écriture Sainte, lente, méditée, savourée – mais maintenant, cette lumière aussi est éteinte parce que je n’ai pas la paix de l’âme et que dans le tourbillon aucune voix ne peut être entendue. […]
Ici, je perds cette vie en Dieu de plus en plus, sans que la vie active en profite : au contraire, procédant d’une âme sans lumière, sans force, sans paix, sans union à Dieu, elle n’est qu’une suite de mouvements naturels et d’imperfections m’entraînant de plus en plus loin de Dieu. […]
Votre très misérable fille.

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