1980 – Homélie des funérailles de S. Marie de la Trinité – Père A. Motte

Mot d’accueil

Nous voici réunis autour de Sr Marie de la Trinité pour un dernier adieu, membres de sa famille naturelle, Soeurs de la Congrégation des Dominicaines Missionnaires des Campagnes, sa seconde famille, et habitants de Flavigny, qui êtes devenus comme sa troisième famille puisque, après avoir vécu neuf ans parmi vous, elle a choisi de dormir son dernier sommeil au milieu de vos morts.
Que nous soyons ici à l’un ou l’autre de ces titres ou à celui de l’amitié, son départ, parce qu’elle était une personnalité exceptionnelle, ne peut pas ne pas nous affecter profondément. Mais, en même temps, parce que, à un degré exceptionnel aussi, nous la savions faite pour Dieu, j’ose dire que nous ne pouvons pas trouver mauvais qu’elle ait enfin, selon son expression, « accompli sa Pâque (son passage) vers Dieu notre Père ».
Cest pourquoi, tout de suite, une liturgie de la lumière va nous introduire dans la perspective de la vie éternelle. Le cierge pascal allumé, c’est en effet le symbole de Jésus ressuscité : communiquer sa flamme aux cierges du catafalque, n’est-ce pas signifier que sa victoire sur la mort est promise à notre Soeur

 HOMELIE

Les textes que nous, venons de lire (Eph. 1,3-6 ; Jn 6,32 …51), c’est Sr. Marie de la Trinité elle-même qui les avait choisis. Elle y croyait, et elle nous invite aujourd’hui à nous mettre à l’unisson de sa foi : foi en notre destinée de gloire, que chante la lettre aux Ephésiens ; foi dans le don que Dieu nous a fait de son Fils, Jésus, Pain vivant qui donne au monde la vraie vie, l’éternelle, la bienheureuse (St Jean) ; foi qui inspirait toute sa vie et la tournait à bénir Dieu :

« Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a bénis dans le Christ… ». Face à la grande interrogation que nous pose toujours le mystère de la mort, il nous est bon de recueillir la leçon de _ ces textes, y reconnaissant celle-là même qui se dégage de la vie de notre Soeur.

Il y avait en elle, assurément, des dons humains remarquables : il suffisait de l’approcher pour s’en apercevoir. Elle avait une intelligence vive, ouverte, pénétrante, parfaitement libre à l’égard des opinions courantes et des idées toutes faites ; une volonté très forte, tenace, qui n’avait peur de rien ; et puis ce coeur affectueux, attentif aux personnes, compatissant, que beaucoup, j’en suis sûr, ne peuvent oublier.

Et pourtant derrière ces qualités naturelles évidentes quelque chose de plus profond se laissait deviner. Si elle sortait de l’ordinaire, ce n’était pas qu’une affaire d’originalité humaine. Elle avait un secret. Elle savait se faire proche de nous sans doute, mais c’était comme venant d’un autre monde ; elle savait se mettre au service des hommes, mais on sentait en elle avant tout la servante de Dieu. La foi qui la tournait vers l’Invisible, pénétrant toute sa vie, en faisait une vie de prière, une vie de communication avec Dieu.

Telle était sa vocation profonde.
__ Elle l’avait éprouvée d’abord comme un appel à la vie contemplative, et si les circonstances et les conseils reçus l’amenèrent en fait aux Dominicaines Missionnaires des Campagnes, elle ne perdit jamais l’attrait de la prière et de tout ce qui la favorise ; silence, retrait, ascèse. Non contente de participer à la prière liturgique, elle avait un besoin singulier de l’oraison. Bien digne de son nom de religieuse, Marie de la Trinité, elle était extraordinairement attirée vers les profondeurs divines d’où le Fils de Dieu est venu pour nous y introduire.

Sa contemplation puisait aux richesses de l’Ecriture Sainte qu’elle ne cessait de scruter, recourant au besoin pour cela au grec ou à l’hébreu. La connaissance très personnelle qu’elle en avait dépassait d’ailleurs le plan de l’exégèse : elle relevait d’une expérience spirituelle profonde, fruit d’une grâce exceptionnelle, qu’elle tenait d’ailleurs à faire contrôler par les conseillers spirituels qu’elle pouvait rencontrer.

Ce qui captivait et fixait longuement le regard de son âme, c’était le mystère du Christ, de Jésus dans sa relation aux hommes et dans sa relation au Père, dans sa médiation sacerdotale entre la terre et le Ciel et dans sa filiation divine. Le mystère pascal l’éblouissait. C’est dans la Gloire-Dieu – ce mot lui était cher, elle l’avait suggéré comme titre pour le couvent de Ravigny – qu’elle aimait contempler, voyant dans sa gloire le gage de la nôtre. Telle était sa foi dans le salut qui nous est acquis en Jésus-Christ que le péché disparaissait en quelque sorte à ses yeux derrière le mystère de la grâce. Ce qu’il y avait en elle d’heureux, d’optimiste, de tonique a là son explication.

Ce n’est pas que la face sombre du mystère de Jésus n’ait été parmi les objets familiers de sa contemplation. Elle-même a fait de multiples façons l’expérience de la croix. L’une de ses épreuves les plus profondes et les plus lancinantes, difficile à mesurer par ceux qui ne connaissent pas la profondeur de l’appel mystique, fut son long écartèlement entre les exigences impératives de la vocation contemplative et les lourdes responsabilités qu’elle portait dans sa Congrégation. Elle en pâtit jusqu’à y perdre la santé.

Bien d’autres épreuves ne lui furent pas épargnées, et sa lucidité aiguë la rendait plus sensible que d’autres aux drames du monde et aux périls de l’Eglise, secouée du dehors et tiraillée au dedans entre tendances contraires.
Ce fut enfin le cancer qui la mina peu à peu, la réduisit à l’état de malade, l’initia à la grande souffrance, à l’impuissance, à la dépendance totale.
Oui, elle a connu la croix, et elle l’a portée avec la patience où se reconnaît l’authenticité d’une voie mystique.

Sans doute la puissance de sa personnalité, l’opiniâtreté de son vouloir, son assurance, que l’exercice de l’autorité puis la vie solitaire auraient pu durcir, avaient-elles besoin de cette ultime purification pour que la douceur évangélique achevât de l’imprégner. Servante du Seigneur, il fallait que le Fiat fût le dernier mot de sa vie. Ecoutons plutôt la prière qu’elle partageait avec la Soeur qui fut son ange gardien durant les derniers mois :
« Notre Père qui es aux cieux … Et délivre-nous du mal en nous attirant à Toi. Car à Toi appartiennent la sainteté, l’amour et la miséricorde » (révélateur est le choix de ces titres).
« Père saint, pas ma volonté mais ta volonté, pas ce que je veux mais ce que tu veux : pas comme je veux mais comme tu veux ! »

De fait, même aux derniers jours, au plus fort de la souffrance, elle n’eut pas une plainte. Et sa prière s’achevait, en forme trinitaire, par ces mots :
« Esprit-Saint, sanctifie-nous ; Verbe incarné, assume-nous ; Père bien-aimé, reçois-nous ! »
Ainsi priait-elle au pluriel, pour nous entraîner avec elle vers Dieu.

A travers elle, effectivement, Dieu nous parle et nous attire à notre tour. Ainsi quand Bernadette, à la grotte de Massabielle, était comme extasiée devant la Vierge, on ne voyait pas ce qu’elle voyait, mais on voyait qu’elle voyait, et c’est ce qui donnait tant de force à son témoignage. Le témoignage de Sr Marie de la Trinité ne s’impose-t-il pas de la même manière ? Sa vie nous force à prendre au sérieux la communication qu’elle avait avec Dieu, bien que nous n’en ayons pas une expérience directe.

Ce que, du dehors, on pouvait remarquer en elle, avec sa patience dans la souffrance, sa force d’âme devant la mort, la remise finale de sa vie entre les mains du Père, c’est la charité qui a inspiré toute sa vie, celle dont sa famille, ses Soeurs Dominicaines, les habitants de Flavigny ont bénéficié ; une charité plus large encore, celle qui brûlait au coeur de St-Dominique, celle qui a inspiré à Mère Saint-Jean la fondation des Dominicaines Missionnaires des Campagnes.

Principale collaboratrice de la fondatrice, en union intime avec elle, première Assistante générale de la Congrégation, longtemps maîtresse des novices, rédactrice des premières Constitutions, elle s’est dépensée pour sa famille religieuse sans compter, au péril même de sa santé, et sa sollicitude pour elle n’a pas cessé quand elle a quitté les charges ni quand elle est venue mener à Flavigny sa vie de recluse.

Dans la conversation que j’ai eue avec elle il y ajuste un mois et qui était évidemment celle des adieux, la Congrégation a tenu une place dont j’ai été frappé. Une fois encore elle était plus attentive au bien qu’au mal, aux lumières qu’aux ombres du tableau. Déplorant que les Dominicaines Missionnaires des Campagnes ne soient pas connues davantage, elle manifestait la confiance qu’elle avait en leur vitalité. L’optimisme de Mère Saint-Jean revivait en elle.

Ainsi son souci dominant de Dieu n’empêchait-il pas son dévouement aux hommes. Au contraire il en assumait la qualité exceptionnelle. Deux traits surtout la révélaient. D’une part, dépassant une bienveillance globale pour le prochain, elle avait pour chacun une attention individualisée, adaptée aux personnes et aux circonstances ; devant elle on se sentait reconnu, et, par là, mis en confiance. Et puis, jamais amère ni abattue, elle communiquait de sa force : on trouvait toujours à son contact l’encouragement dont on avait besoin.

Seule la grâce de Dieu peut engendrer en ceux qui l’aiment un tel dépassement de l’égoïsme, une telle délicatesse de coeur, un amour si réconfortant. Pour beaucoup, notamment à Flavigny, si éprouvé par le départ des Soeurs et les circonstances qui ont suivi, dans une situation difficile qu’elle sut dominer avec autant de paisible solidité que de charité, elle a été vraiment, osons le mot, l’ange de Dieu.

Qu’elle le reste, voilà la prière qui s’impose au moment où sa présence visible nous est enlevée !

  • Qu’elle reste l’ange de Dieu pour sa famille, qu’elle n’a cessé de chérir et qui le lui a bien rendu !
  • Qu’elle reste l’ange de Dieu pour ses Soeurs Dominicaines, leur rappelant, après St-Dominique et Mère Saint-Jean, que pour avoir la fécondité qu’elles veulent toutes, leur vie apostolique doit s’enraciner dans une foi vive, alimentée aux sources de la Parole de Dieu, exercée au contact de Dieu dans la prière assidue, et que seul un levain pur et virulent peut faire lever la lourde pâte du monde !
  • Qu’elle reste l’ange de Dieu pour les habitants de Flavigny : leur cimetière garde sa tombe, que leurs âmes gardent plus fidèlement encore la leçon qu’elle leur laisse, une leçon de foi, de cette foi vécue qui « ouvre les portes de l’Eternité !

Décidément il ne doit rien y avoir de triste dans notre adieu à Sr Marie de la Trinité. C’est dans la joie que nous pouvons lui adresser le mot que le récit de la Visitation met sur les lèvres d’Elisabeth s’adressant à Marie : « Bienheureuse es-tu, toi qui as cru, car les promesses de Dieu s’accompliront en toi ! »

Et c’est aussi dans la joie que nous devons l’entendre nous répondre par un autre mot de l’Ecriture, le mot de Jésus à Marthe au tombeau de Lazare : « Je te dis que si tu crois tu verras la gloire de Dieu. »

La gloire de Dieu, c’était pour elle et c’est pour nous infiniment plus que n’était le retour de Lazare à la vie périssable, c’est le triomphe définitif de l’amour de Dieu notre Père accueillant ses enfants dans sa bienheureuse, son éternelle Vie. C’est là que notre Sr Marie de la Trinité nous devance, nous en sommes convaincus, et qu’elle nous donne rendez-vous : marchons à sa suite, avec son aide, dans le beau chemin de la foi.
« Je te dis que si tu crois, tu verras la Gloire de Dieu ! »
AMEN !